{"id":235,"date":"2023-10-03T23:00:52","date_gmt":"2023-10-03T21:00:52","guid":{"rendered":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/?p=235"},"modified":"2024-01-05T00:27:48","modified_gmt":"2024-01-04T23:27:48","slug":"detruisons-le-travail-alfredo-bonanno","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/?p=235","title":{"rendered":"D\u00e9truisons le travail &#8211; Alfredo Bonanno"},"content":{"rendered":"<p><strong>Zine : <\/strong><a href=\"https:\/\/infokiosques.net\/IMG\/pdf\/Bonanno-Detruisons_le_travail.pdf\">print<\/a> via <a href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?article362\">infokiosques<\/a><\/p>\n<div id=\"thework\" dir=\"ltr\">\n<blockquote>\n<p class=\"text-justify\">Dans la glorification du \u00ab\u00a0travail \u00bb, dans les infatigables discours sur la \u00ab\u00a0b\u00e9n\u00e9diction du travail \u00bb, je vois la m\u00eame arri\u00e8re-pens\u00e9e que dans les louanges des actes impersonnels et conformes \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant tr\u00e8s bien compte, \u00e0 l\u2019aspect du travail &#8211; c\u2019est-\u00e0-dire de ce dur labeur du matin au soir &#8211; que c\u2019est l\u00e0 la meilleure police, qu\u2019elle tient chacun en bride et qu\u2019elle s\u2019entend vigoureusement \u00e0 entraver le d\u00e9veloppement de la raison, des d\u00e9sirs, du go\u00fbt de l\u2019ind\u00e9pendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, et la soustrait \u00e0 la r\u00e9flexion, \u00e0 la m\u00e9ditation, aux r\u00eaves, aux soucis, \u00e0 l\u2019amour et \u00e0 la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et r\u00e9guli\u00e8res. Ainsi, une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019on travaille sans cesse durement, jouira d\u2019une plus grande s\u00e9curit\u00e9\u00a0: et c\u2019est la s\u00e9curit\u00e9 que l\u2019on adore maintenant comme divinit\u00e9 supr\u00eame. &#8211; Et voici (\u00f4 \u00e9pouvante !) que c\u2019est justement le \u00ab\u00a0travailleur\u00a0\u00bb qui est devenu <em>dangereux<\/em>\u00a0! Les \u00ab\u00a0individus dangereux\u00a0\u00bb fourmillent\u00a0! Et derri\u00e8re eux il y a le danger des dangers &#8211; l\u2019<em>individuum<\/em>\u00a0!<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"text-justify\">\u2014 F. Nietzsche, <em>Aurore<\/em><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"text-justify\">(&#8230;) Le travail est plus loin de moi que mon ongle l\u2019est de mon \u0153il. Merde pour moi\u00a0! Merde pour moi\u00a0! (&#8230;)<br \/>\nQuand vous me verrez manger positivement de la merde, alors seulement vous ne trouverez plus que je co\u00fbte cher \u00e0 nourrir !&#8230;<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"text-justify\">\u2014 A. Rimbaud, <em>Lettre \u00e0 Verlaine<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"text-justify\">Le travail est un sujet qui revient de fa\u00e7on de plus en plus pressante dans les journaux, dans les cours et les conf\u00e9rences universitaires, dans les hom\u00e9lies papales, dans les d\u00e9bats politiques \u00e9lectoraux et m\u00eame dans les articles et les pamphlets \u00e9crits par les copains.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Les grandes questions qui se posent sont les suivantes\u00a0: comment faire face au ch\u00f4mage croissant\u00a0? Comment redonner un sens au caract\u00e8re professionnel du travail p\u00e9nalis\u00e9 par le d\u00e9veloppement n\u00e9o-industriel\u00a0? Comment trouver des voies alternatives au travail traditionnel\u00a0? Comment, et c\u2019est surtout cette question qui int\u00e9resse la plupart des copains, abolir le travail ou le r\u00e9duire au minimum indispensable\u00a0?<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Disons tout de suite que ces questions ne sont pas les n\u00f4tres. Nous ne sommes pas int\u00e9ress\u00e9s par les pr\u00e9occupations politiques de ceux qui consid\u00e8rent le ch\u00f4mage comme un danger pour l\u2019ordre et la d\u00e9mocratie. Nous ne sommes pas non plus concern\u00e9s par la nostalgie du manque de professionnalisme. Nous sommes encore moins enthousiasm\u00e9s par les r\u00e9formateurs du travail \u00e0 la cha\u00eene ou du travail intellectuel r\u00e9gi par la planification industrielle avanc\u00e9e. De m\u00eame, nous ne sommes pas concern\u00e9s par l\u2019abolition du travail ou sa r\u00e9duction \u00e0 un minimum tol\u00e9rable dans une vie ainsi imagin\u00e9e pleine et heureuse. Derri\u00e8re tout cela il y a toujours les griffes de ceux qui veulent organiser notre existence, penser pour nous ou nous sugg\u00e9rer poliment de penser comme eux.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Nous sommes pour la destruction du travail. Proc\u00e9dons dans l\u2019ordre\u00a0: notre position est totalement diff\u00e9rente et c\u2019est ce que nous tenterons d\u2019expliquer.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">La soci\u00e9t\u00e9 post-industrielle, dont on parlera ensuite, a r\u00e9solu le probl\u00e8me du ch\u00f4mage, du moins dans une certaine mesure, en d\u00e9pla\u00e7ant les forces de travail vers des secteurs flexibles, faciles \u00e0 manipuler et \u00e0 contr\u00f4ler. Dans les faits, la menace sociale du ch\u00f4mage croissant est plus th\u00e9orique que pratique. Elle est utilis\u00e9e comme mesure de dissuasion politique, pour d\u00e9courager de larges couches d\u2019opinion dans leur tentative d\u2019organisation. Les choix de programme du n\u00e9olib\u00e9ralisme, notamment au niveau international, \u00e9chappent ainsi \u00e0 une remise en question. Le travailleur qualifi\u00e9 est plus facilement contr\u00f4lable dans son r\u00f4le, li\u00e9 \u00e0 son poste de travail et \u00e0 la carri\u00e8re dans son unit\u00e9 de production (contr\u00f4lable partout et m\u00eame par les autorit\u00e9s eccl\u00e9siastiques). Pour garder ce contr\u00f4le, on insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 de donner du travail. Le ch\u00f4mage en soi ne met pas en danger la production, c\u2019est au contraire l\u2019exp\u00e9rience de la flexibilit\u00e9, d\u00e9sormais indispensable aux organisations professionnelles, qui pourrait \u00eatre une source de danger. En d\u00e9pouillant le travailleur de son identit\u00e9 sociale, il d\u00e9coule sans doute une d\u00e9sagr\u00e9gation sociale qui rend plus difficile un contr\u00f4le \u00e0 moyen terme. Cette perte de contr\u00f4le est la source des j\u00e9r\u00e9miades institutionnelles sur le ch\u00f4mage.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Pour la m\u00eame raison, les int\u00e9r\u00eats du syst\u00e8me de production dans son ensemble ne permettent plus une pr\u00e9paration professionnelle de haut niveau, du moins pour la majorit\u00e9 des travailleurs. L\u2019ancienne demande de professionnalisme a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par l\u2019actuelle demande de flexibilit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire une adaptation \u00e0 des fonctions de travail en mutation permanente, \u00e0 des changements d\u2019entreprise, bref, \u00e0 une vie qui se modifie en fonction des besoins des employeurs. A l\u2019\u00e9cole d\u00e9j\u00e0, on programme ce genre d\u2019adaptations, en \u00e9vitant de fournir des \u00e9l\u00e9ments culturels \u00e0 caract\u00e8re institutionnel qui constituaient, autrefois, le bagage minimum technique pour atteindre le vrai professionnalisme. De hauts niveaux de professionnalisme ne sont n\u00e9cessaires que pour quelques milliers d\u2019individus form\u00e9s par des post-grades universitaires, parfois aux frais des grandes entreprises qui cherchent ainsi \u00e0 s\u2019accaparer les sujets les plus dispos\u00e9s \u00e0 subir un endoctrinement et, par cons\u00e9quent, un conditionnement.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Dans un r\u00e9cent pass\u00e9, le monde du travail suivait une voie univoque caract\u00e9ris\u00e9e par une discipline de fer, de la rentabilit\u00e9 des cha\u00eenes de montage aux contr\u00f4les assidus pr\u00e9ventifs et subs\u00e9quents des cols blancs jusqu\u2019\u00e0 l\u2019archivage de fiches et aux licenciements dus \u00e0 des comportements hors norme. Pour garder un poste de travail il fallait s\u2019assujettir, acqu\u00e9rir une mentalit\u00e9 de type militaire, apprendre des pratiques parfois complexes, parfois simples, appliquer ces pratiques, s\u2019identifier \u00e0 elles, penser que sa personne, son mode de vie, ses id\u00e9es et ses relations, bref tout ce qu\u2019il y a de plus important au monde se r\u00e9sumerait \u00e0 ces pratiques. Le travailleur vivait dans l\u2019entreprise, avait des rapports amicaux avec ses coll\u00e8gues de travail, parlait de probl\u00e8mes de travail pendant son temps libre, fr\u00e9quentait le <em>dopolavoro<\/em> et partait en vacances en familles avec les coll\u00e8gues de travail. Pour compl\u00e9ter le tableau, surtout dans les grandes entreprises, des excursions p\u00e9riodiques, entre autres, \u00e9taient organis\u00e9es pour lier les diverses familles\u00a0; les enfants fr\u00e9quentaient des \u00e9coles qui \u00e9taient quelquefois financ\u00e9es par l\u2019entreprise et lorsque leurs parents prenaient leur retraite, l\u2019un d\u2019eux prenait leur place. Ainsi, la sph\u00e8re du travail englobait, sans bavures, toute la personnalit\u00e9 du travailleur et de sa famille, en lui dictant de cette mani\u00e8re une identification totale \u00e0 l\u2019entreprise. T\u00e9moins, les dizaines de milliers d\u2019ouvriers de chez Fiat qui \u00e9taient supporters de la Juventus, l\u2019\u00e9quipe de football turinoise pr\u00e9sid\u00e9e par Agnelli. Cette \u00e9poque, caract\u00e9ris\u00e9e par son homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et par ses projets d\u2019uniformit\u00e9, est d\u00e9pass\u00e9e, bien que quelques r\u00e9sidus continuent \u00e0 exister. Elle est remplac\u00e9e par une p\u00e9riode o\u00f9 le travail est provisoire et incertain, o\u00f9 l\u2019ind\u00e9termination du futur devient fondamentale, o\u00f9 le professionnalisme est absent. Le travailleur perd toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cause de l\u2019absence de nouveaux projets et d\u2019int\u00e9r\u00eats concrets autres que gagner sa vie ou rembourser sa maison.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Auparavant, la fuite du travail se traduisait par la recherche d\u2019une fa\u00e7on alternative de travailler et par la r\u00e9appropriation de la cr\u00e9ativit\u00e9 productive que le m\u00e9canisme capitaliste avait extorqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Le mod\u00e8le suivi \u00e9tait celui du refus de la discipline, le sabotage sur la ligne de production &#8211; consid\u00e9r\u00e9 comme le ralentissement d\u2019une cadence oppressante -, la recherche de pauses \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation. Ainsi, le temps libre non institutionnalis\u00e9, mais d\u00e9rob\u00e9 au contr\u00f4le attentif de l\u2019entreprise, \u00e9tait charg\u00e9 d\u2019une valeur alternative. Pour respirer il fallait sortir des rythmes carc\u00e9raux de l\u2019usine ou du bureau. Cette condition ne correspond plus \u00e0 l\u2019organisation productive actuelle et encore moins \u00e0 ses projets de d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Cette condition ne se distinguait pas sp\u00e9cialement des structures des premi\u00e8res usines. En Grande-Bretagne, l\u2019accumulation du Grand Capital pendant plus de deux si\u00e8cles de piraterie avait permis la mise en place des fabriques de textiles o\u00f9 la main d\u2019\u0153uvre fuyant la campagne anglaise et \u00e9cossaise \u00e9tait pour la premi\u00e8re fois enferm\u00e9e en masse. Ces conditions empoisonnaient le go\u00fbt du temps retrouv\u00e9. En d\u2019autres mots, on ne r\u00e9cup\u00e9rait le temps qu\u2019en termes d\u2019\u00e9conomie de fatigue physique, et non pas parce qu\u2019on savait o\u00f9 on voulait faire autre chose en dehors de son propre travail. Et cela aussi, parce qu\u2019on tenait \u00e0 son travail ce qu\u2019on y \u00e9tait li\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la mort. M\u00eame les hypoth\u00e8ses r\u00e9volutionnaires de l\u2019anarcho-syndicalisme ne remettaient pas en question le temps retrouv\u00e9, au contraire elles \u00e9taient charg\u00e9es de significations lib\u00e9ratrices, de sorte que le syndicat avait la t\u00e2che de construire la soci\u00e9t\u00e9 libre de demain \u00e0 partir des m\u00eames cat\u00e9gories professionnelles qu\u2019hier.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Il y a encore quelques ann\u00e9es, l\u2019abolition du travail signifiait l\u2019\u00e9limination du labeur, la cr\u00e9ation d\u2019un travail alternatif facile et agr\u00e9able et dans les th\u00e8ses les plus avanc\u00e9es, selon une vision plus utopique et singuli\u00e8re, sa substitution par le jeu. Mais un jeu engag\u00e9, avec des r\u00e8gles et capable de donner \u00e0 l\u2019individu une identit\u00e9 en tant que joueur. L\u2019analyse de la cat\u00e9gorie logique du jeu a m\u00eame \u00e9t\u00e9 men\u00e9e bien au-del\u00e0 du jeu r\u00e9glement\u00e9, comme par exemple les \u00e9checs, et a \u00e9t\u00e9 \u00e9largie jusqu\u2019au concept de jeu en tant que comportement ludique de l\u2019individu, un jeu en tant qu\u2019expression des sens, en tant qu\u2019\u00e9rotisme et sexualit\u00e9, en tant que libre expression de soi-m\u00eame dans le domaine du gestuel, du manuel, de l\u2019art de penser et de toutes ces choses ensemble.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">On s\u2019est certainement inspir\u00e9 des g\u00e9niales intuitions de Fourier, qui ne s\u2019\u00e9loignait pas de l\u2019hypoth\u00e8se benthamienne\u00a0: en poursuivant l\u2019int\u00e9r\u00eat personnel on obtient indirectement et sans le vouloir un plus grand int\u00e9r\u00eat collectif. Il est vrai que Fourier, le bon commis voyageur, a mis \u00e0 profit ses exp\u00e9riences individuelles afin de cr\u00e9er un incroyable r\u00e9seau de relations sociales fond\u00e9 sur les affinit\u00e9s, cependant, bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un fait tr\u00e8s int\u00e9ressant, il n\u2019\u00e9chappe pas aux r\u00e8gles essentielles du travail comme organisation globale de contr\u00f4le, voire de production dans un sens capitaliste.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Cela montre que le travail lib\u00e9r\u00e9 n\u2019am\u00e8ne pas \u00e0 l\u2019abolition du travail\u00a0; il faut entamer un processus de destruction. Voyons pourquoi.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">C\u2019est le capital m\u00eame qui a d\u00e9mantel\u00e9 \u00e0 temps la formation de production d\u00e9sormais inadapt\u00e9e, d\u00e9robant au travailleur son identit\u00e9. Il a ainsi rendu ce dernier \u00ab\u00a0hors course\u00a0\u00bb sans qu\u2019il puisse s\u2019en apercevoir. Et maintenant le capital cherche \u00e0 injecter en lui toutes les caract\u00e9ristiques ext\u00e9rieures de la libert\u00e9 formelle. La libert\u00e9 de parole et d\u2019habillement, la diversification des t\u00e2ches, le modeste engagement intellectuel requis, la s\u00e9curit\u00e9 des proc\u00e9dures et leur standardisation assist\u00e9e par des manuels faciles \u00e0 suivre, le ralentissement du temps de travail, le remplacement des proc\u00e9dures r\u00e9p\u00e9titives par la robotique, la s\u00e9paration progressive entre l\u2019unit\u00e9 de travail et le producteur, tout cela cr\u00e9e un mod\u00e8le diff\u00e9rent qui ne correspond pas \u00e0 celui du travailleur des g\u00e9n\u00e9rations pass\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">En r\u00e9cup\u00e9rant le temps qui nous est pris, on prend possession d\u2019unit\u00e9s temporelles suppl\u00e9mentaires qui s\u2019ins\u00e9reraient de plein droit dans le nombre de plus en plus croissant d\u2019autres unit\u00e9s discr\u00e9tionnaires de suspension de travail que l\u2019employ\u00e9 refuse de comprendre. Il n\u2019en d\u00e9coulerait qu\u2019une augmentation de la panique, plut\u00f4t que la possibilit\u00e9 de s\u2019occuper d\u2019un projet qui remplacerait le travail de production pour des tiers. Les th\u00e9oriciens r\u00e9volutionnaires ont toujours montr\u00e9 le besoin d\u2019une quantit\u00e9 de travail beaucoup moins importante que celle qui est obligatoire aujourd\u2019hui pour percevoir un salaire, en revanche, de nos jours, c\u2019est le capitalisme post-industriel qui s\u2019est appropri\u00e9 ce sujet dans des congr\u00e8s et des r\u00e9unions visant \u00e0 restructurer la production.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Abolir le travail signifie le substituer par des quotas de travail r\u00e9duits au minimum et destin\u00e9s \u00e0 des productions utiles. Nous ne pouvons pas accepter cette hypoth\u00e8se dans la mesure o\u00f9 elle ne se diff\u00e9rencie pas du capital. En effet, la diff\u00e9rence n\u2019est que dans ses temps de r\u00e9alisation alors que les m\u00e9thodes de r\u00e9alisation restent les m\u00eames. Lutter pour une r\u00e9duction, bien que consid\u00e9rable, par exemple la semaine de vingt heures, n\u2019a pas un sens r\u00e9volutionnaire car il ouvre une voie \u00e0 la solution de certains probl\u00e8mes du capital et non pas \u00e0 une lib\u00e9ration possible pour tous. Le ch\u00f4mage en tant que facteur de pression, m\u00eame minime, en trouvant comme nous l\u2019avons vu, assez de soupapes dans l\u2019organisation diff\u00e9rente de travaux marginaux, semble \u00eatre pour l\u2019instant le seul moteur de la formation productive capitaliste qui pousse \u00e0 la recherche de solutions op\u00e9rationnelles pour la r\u00e9duction de l\u2019horaire de travail\u00a0; mais, dans un avenir pas tr\u00e8s lointain, d\u2019autres motifs pourraient na\u00eetre de la n\u00e9cessit\u00e9 de produire moins, surtout dans une situation internationale d\u2019\u00e9quilibres militaires qui n\u2019oppose plus deux grandes puissances.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">La soupape du b\u00e9n\u00e9volat dont on ne discute pas assez mais qui est, pourtant, un sujet qui m\u00e9riterait toute notre attention, pourrait fournir une des solutions op\u00e9rationnelles pour la r\u00e9duction de l\u2019horaire de travail sans que les masses, rendues orphelines du contr\u00f4le d\u2019un tiers de leur journ\u00e9e, doivent organiser leur temps retrouv\u00e9. Dans cette optique, le probl\u00e8me du ch\u00f4mage n\u2019est plus la crise la plus grave du syst\u00e8me productif actuel, mais une forme pertinente quant \u00e0 la structure de celui-ci, une forme qui peut \u00eatre institutionnalis\u00e9e et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e dans le temps libre pour un projet r\u00e9alis\u00e9 toujours dans le cadre de la production et \u00e0 travers des structures cr\u00e9\u00e9es \u00e0 cet effet. Dans cette logique, le mouvement de la crise est int\u00e9gr\u00e9 dans le capitalisme post-industriel comme syst\u00e8me homog\u00e8ne. Cette crise n\u2019existe pas car elle s\u2019est transform\u00e9e en un des moments du processus productif.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Les mod\u00e8les alternatifs fond\u00e9s sur le syst\u00e8me D s\u2019estompent\u00a0: les petits travaux artisanaux, les petites entreprises fondues sur l\u2019auto production, les ventes ambulantes de bijoux faits main. Dans l\u2019ombre des petites boutiques sans air ni lumi\u00e8re, des trag\u00e9dies humaines infinies ont eu lieu ces 20 derni\u00e8res ann\u00e9es. Tant de forces r\u00e9ellement r\u00e9volutionnaires ont \u00e9t\u00e9 pi\u00e9g\u00e9es par des illusions qui demandaient non pas un travail individuel normal mais une surexploitation, d\u2019autant plus lourde qu\u2019elle \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 la volont\u00e9 de l\u2019individu de mener la barque, de d\u00e9montrer qu\u2019il existait des voies diff\u00e9rentes au travail d\u2019usine. Maintenant, avec les restructurations du capital, nous avons vu que ce mod\u00e8le \u00ab\u00a0alternatif\u00a0\u00bb est justement celui qui est sugg\u00e9r\u00e9 au niveau institutionnel pour sortir de la crise. Et toujours pr\u00eates \u00e0 ignorer de quel c\u00f4t\u00e9 le vent tourne, d\u2019autres forces potentiellement r\u00e9volutionnaires se renferment dans des laboratoires \u00e9lectroniques et dans leurs boutiques sans air ni lumi\u00e8re pour se surcharger de travail et d\u00e9montrer que le capital, une fois de plus, a eu raison d\u2019eux.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Pour r\u00e9sumer le probl\u00e8me en une formule, nous pourrions dire que, autrefois, le travail donnait une identit\u00e9 sociale au travailleur et cette identit\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 celle du citoyen constituait le sujet parfait. Ainsi, la fuite du travail \u00e9tait une tentative totalement r\u00e9volutionnaire visant \u00e0 se lib\u00e9rer d\u2019une situation \u00e9touffante. Aujourd\u2019hui, la seule r\u00e9ponse en opposition au travail est sa destruction, en cr\u00e9ant des projets, un avenir et une identit\u00e9 sociale tout \u00e0 fait nouveaux et oppos\u00e9s aux tentatives d\u2019an\u00e9antissement mis sur pied par le capitalisme post-industriel qui ne fournit plus l\u2019identit\u00e9 sociale au travailleur, mais qui cherche \u00e0 l\u2019utiliser de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et indiff\u00e9renci\u00e9e, sans aucune perspective d\u2019avenir.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Le travailleur conscient, pour r\u00e9duire la souffrance du travail, faisait autrefois recours \u00e0 diverses dissimulations afin de faire face \u00e0 l\u2019exploitation brutale et imm\u00e9diate (on pourrait \u00e9crire des centaines de pages sur ce sujet)\u00a0; ces m\u00e9thodes sont devenues aujourd\u2019hui une pratique courante du capital qui propose, voire impose, des fragmentations des unit\u00e9s de travail, des temps r\u00e9duits et flexibles, des propositions venant des travailleurs sur les conditions de travail, la participation aux d\u00e9cisions d\u2019entreprise, des assembl\u00e9es d\u00e9cisionnelles sur des aspects particuliers de la production, la cr\u00e9ation d\u2019\u00eelots autonomes qui se consid\u00e8rent clients mutuellement, la comp\u00e9titivit\u00e9 qualitative, etc. Les outils de la substitution du travail classique, uniforme et monolithique ont atteint, d\u00e9sormais, des niveaux qui ne sont plus contr\u00f4lables par la conscience individuelle. Le travailleur risque en permanence de tomber dans un pi\u00e8ge difficilement rep\u00e9rable qui le contraint \u00e0 n\u00e9gocier quelques arrangements au d\u00e9triment de sa combativit\u00e9 devenue seulement potentielle. De tels arrangements, qui autrefois \u00e9taient d\u00e9finis par les travailleurs, faisant donc partie du grand mouvement de lutte contre le travail, sont aujourd\u2019hui des aspects du travail caract\u00e9ris\u00e9 par la r\u00e9cup\u00e9ration et le contr\u00f4le. Si nous devons jouer avec notre vie et dans notre vie, nous devons apprendre \u00e0 le faire et fixer nous-m\u00eames les r\u00e8gles du jeu, ou alors d\u00e9finir ces r\u00e8gles de sorte qu\u2019elles soient claires pour nous et qu\u2019elles soient des labyrinthes incompr\u00e9hensibles pour les autres. Nous ne pouvons affirmer de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale que le jeu r\u00e9glement\u00e9 est encore un travail (ce qui est vrai d\u2019ailleurs, comme nous l\u2019avons dit), si l\u2019on croit que lorsque ces r\u00e8gles disparaissent, il s\u2019agirait d\u2019un jeu libre, donc, lib\u00e9rateur. L\u2019absence de r\u00e8gles n\u2019est pas un synonyme de libert\u00e9. La pr\u00e9sence de r\u00e8gles impos\u00e9es dont l\u2019ex\u00e9cution est soumise au contr\u00f4le et aux sanctions est synonyme d\u2019esclavage.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Le travail a toujours \u00e9t\u00e9 cela et il ne pourra jamais \u00eatre autre chose, pour toutes les raisons pr\u00e9sent\u00e9es auparavant et pour celles que nous avons oubli\u00e9 de mentionner. Mais l\u2019absence de r\u00e8gles peut \u00eatre une tyrannie diff\u00e9rente et probablement pire. Si le libre accord est une r\u00e8gle, je veux la respecter et j\u2019attends aussi que mes copains la suivent\u00a0: surtout s\u2019il s\u2019agit du jeu de ma vie et lorsque ma vie est en jeu. L\u2019absence de r\u00e8gles m\u2019exposerait \u00e0 la tyrannie de l\u2019incertitude. Si aujourd\u2019hui celle-ci me donne ma dose d\u2019adr\u00e9naline quotidienne, demain elle ne me satisfera certainement pas.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">De plus, les r\u00e8gles librement choisies construisent mon identit\u00e9, mon existence parmi les autres, mais aussi mon individualit\u00e9 consciente et dispos\u00e9e \u00e0 s\u2019ouvrir aux autres, \u00e0 vivre dans un monde peupl\u00e9 d\u2019\u00eatres libres et vitaux, capables de d\u00e9cider seuls leurs propres choix. Cela est encore plus valable dans un monde qui tend vers la libert\u00e9 apparente d\u2019une absence de r\u00e8gles rigides, du moins dans le domaine de la production. Il est n\u00e9cessaire de r\u00e9aliser son propre projet de destruction du travail, pour ne pas se faire envo\u00fbter une fois de plus par des horaires de travail r\u00e9duits, flexibles, programmables \u00e0 souhait, par les cong\u00e9s pay\u00e9s, exotiques, personnalis\u00e9s, pour ne pas se laisser tromper par des augmentations de salaire, par les retraites anticip\u00e9es, par les financements gratuits des initiatives individuelles. Il ne faut pas se limiter \u00e0 r\u00e9duire les d\u00e9g\u00e2ts, car le capital m\u00eame a int\u00e9r\u00eat \u00e0 le faire, pour garder en vie non pas une main-d\u2019\u0153uvre moins stress\u00e9e, mais un r\u00e9pondant \u00e0 l\u2019offre de march\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire une demande passablement soutenue.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Certaines r\u00e9flexions qui semblaient d\u00e9pass\u00e9es redeviennent actuelles.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">D\u00e9truire une mentalit\u00e9 n\u2019est pas possible. Les actions entreprises par les partis, les syndicats et les regroupements anarcho-syndicalistes ne pouvaient pas d\u00e9truire la mentalit\u00e9 professionnelle vu qu\u2019elles agissaient de 1\u2019ext\u00e9rieur. Le sabotage ne pouvait pas y arriver non plus. Lorsqu\u2019on y faisait recours, il ne servait que comme moyen d\u2019intimidation contre les patrons, un signe de lutte plus avanc\u00e9e que la gr\u00e8ve, pour faire savoir qu\u2019on \u00e9tait plus d\u00e9cid\u00e9 que les autres mais qu\u2019on \u00e9tait toujours pr\u00eats \u00e0 suspendre l\u2019attaque d\u00e8s que les revendications seraient accept\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Le sabotage reste destructeur, il ne touche pas indirectement le profit, comme la gr\u00e8ve, mais il attaque directement le processus de production, \u00e0 la source ou \u00e0 l\u2019embouchure, dans ses moyens de production ou dans les produits finis, cela n\u2019a pas d\u2019importance, il frappe la r\u00e9alisation en cours ou d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9e. Cela signifie que, ind\u00e9pendamment de l\u2019existence du rapport de travail, ce moyen ne frappe pas seulement pour obtenir quelque chose, mais aussi et principalement, pour d\u00e9truire. L\u2019objet d\u00e9truit, &#8211; des moyens de production aux produits finis &#8211; tout en restant la propri\u00e9t\u00e9 du capital, si l\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit bien, repr\u00e9sente le travail\u00a0; il s\u2019agit, en effet, de ce qui a \u00e9t\u00e9 obtenu et produit par le travail, aussi bien les moyens de production que les produits finis. Voil\u00e0 que, aujourd\u2019hui seulement, nous comprenons mieux l\u2019horreur qu\u2019\u00e9prouvaient beaucoup de travailleurs face aux actes de sabotage. Je me r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ces travailleurs qui avaient acquis une identit\u00e9 sociale difficile \u00e0 effacer apr\u00e8s une vie de d\u00e9pendance totale. J\u2019ai vu personnellement des travailleurs qui pleuraient en voyant leur usine partiellement d\u00e9truite, car dans ce lieu de mort se d\u00e9truisait une partie consid\u00e9rable de leur vie, qui, tout en \u00e9tant mis\u00e9rable et m\u00e9prisable, \u00e9tait la seule qu\u2019ils connaissaient, la seule dont ils avaient fait l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Bien s\u00fbr, pour attaquer la mentalit\u00e9 professionnelle il faut avoir un projet, donc une identit\u00e9 d\u00e9finie, une conscience de nos actes consid\u00e9r\u00e9s et v\u00e9cus comme un jeu. Et le sabotage est un jeu fascinant, mais il ne peut pas \u00eatre le seul. Il faut disposer d\u2019une panoplie de jeux, vari\u00e9s et souvent contrast\u00e9s, afin d\u2019\u00e9viter que la monotonie de l\u2019un d\u2019eux ou de leurs r\u00e8gles se transforme en un travail ennuyeux et r\u00e9p\u00e9titif. Faire l\u2019amour est aussi un jeu, mais on ne peut pas le faire du matin au soir, le banaliser, nous envelopper dans un assoupissement qui, si d\u2019un c\u00f4t\u00e9 provoque un agr\u00e9able bien-\u00eatre, de l\u2019autre avilit.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">M\u00eame le fait d\u2019aller prendre l\u2019argent l\u00e0 o\u00f9 il se trouve est un jeu qui a ses propres r\u00e8gles et qui peut d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer dans le professionnalisme et devenir, donc, un travail \u00e0 plein temps avec toutes ses cons\u00e9quences. Mais c\u2019est un jeu int\u00e9ressant et utile s\u2019il est consid\u00e9r\u00e9 dans l\u2019optique d\u2019une conscience mature, qui n\u2019accepte pas les \u00e9quivoques d\u2019une consommation toujours pr\u00eate \u00e0 avaler ce qu\u2019on a r\u00e9ussi \u00e0 soustraire au processus \u00e9conomique global. Dans ce cas aussi, il faut d\u00e9passer la barri\u00e8re morale qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e en nous, il faut provoquer une fracture capable de se poser au-del\u00e0 du probl\u00e8me. Saisir la propri\u00e9t\u00e9 des autres, m\u00eame pour un r\u00e9volutionnaire, est un acte risqu\u00e9 au niveau l\u00e9gal et moral. Ce dernier aspect m\u00e9rite une explication, car il s\u2019agit de d\u00e9passer l\u2019obstacle qui faisait pleurer le vieil ouvrier devant l\u2019usine endommag\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">La sacralit\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 nous a \u00e9t\u00e9 inculqu\u00e9e d\u00e8s l\u2019enfance et nous ne pouvons nous en lib\u00e9rer facilement. Nous pr\u00e9f\u00e9rons nous prostituer pour toute la vie \u00e0 l\u2019employeur, pour avoir la conscience tranquille, pour savoir que l\u2019on a accompli notre devoir, qu\u2019on a contribu\u00e9, toutes proportions gard\u00e9es, \u00e0 la production du PNB pour laisser finalement les politiciens sans scrupules, qui pensent au destin de la nation, s\u2019emparer de ce que nous avons accumul\u00e9 p\u00e9niblement.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Notre projet doit \u00eatre la destruction du travail dont l\u2019aspect essentiel est la cr\u00e9ativit\u00e9 pouss\u00e9e au maximum. Qu\u2019est-ce que nous ferons avec l\u2019argent de toutes les banques que nous pourrons d\u00e9valiser si ensuite la seule chose que nous sachions faire est de nous acheter une grosse voiture, avoir une belle maison, aller en bo\u00eete de nuit, nous remplir de besoins inutiles et nous ennuyer \u00e0 mort jusqu\u2019au prochain hold-up. Ce sont des choses que font de fa\u00e7on syst\u00e9matique beaucoup de bandits que j\u2019ai connus en prison. Si tous les copains qui n\u2019ont jamais eu d\u2019argent dans leur vie pensent que c\u2019est l\u00e0 la voie pour satisfaire leurs caprices, qu\u2019ils le fassent\u00a0; ils trouveront les m\u00eames d\u00e9sillusions que dans n\u2019importe quel autre travail, peut-\u00eatre moins rentable \u00e0 court terme, mais certainement moins dangereux \u00e0 long terme.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Consid\u00e9rer le refus du travail comme l\u2019acceptation apathique de la non-activit\u00e9 est une cons\u00e9quence de l\u2019id\u00e9e erron\u00e9e que tous les esclaves du travail se font de ceux qui n\u2019ont jamais travaill\u00e9 dans leur vie. Ces derniers, c\u2019est-\u00e0-dire les soi-disant privil\u00e9gi\u00e9s de naissance, les h\u00e9ritiers des grands patrimoines, sont presque toujours des travailleurs acharn\u00e9s qui engagent leurs forces et leur talent pour exploiter les autres et accumuler encore plus de richesses et plus de prestige. M\u00eame si l\u2019on se limitait aux nombreux exemples de dissipateurs de patrimoines dont la presse de boulevard ne fait pas d\u00e9faut, nous devrions quand m\u00eame admettre que cette m\u00e9prisable engeance entretient des relations sociales ennuyeuses et alimente sa peur d\u2019\u00eatre victime d\u2019agressions et d\u2019enl\u00e8vements. L\u00e0 aussi il s\u2019agit d\u2019un vrai travail r\u00e9alis\u00e9 selon des r\u00e8gles impos\u00e9es, o\u00f9 l\u2019exploiteur de ces exploiteurs est chaque fois sa propre libido et sa propre peur.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Mais je ne crois pas qu\u2019il y en ait beaucoup qui consid\u00e8rent le refus du travail comme l\u2019acceptation de l\u2019ennui mortel, de la non-activit\u00e9, qui sont en permanence sur la d\u00e9fensive pour \u00e9viter les pi\u00e8ges de ceux qui pourraient les solliciter \u00e0 faire quelque chose m\u00eame si ce n\u2019est pas par n\u00e9cessit\u00e9, mais au nom de l\u2019id\u00e9al, de l\u2019amour, de l\u2019amiti\u00e9 ou de toute autre diablerie capable de nuire \u00e0 cet \u00e9tat de satisfaction totale. Une situation de ce genre n\u2019a aucun sens.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Au contraire, je pense que le refus du travail peut \u00eatre identifi\u00e9 avant tout au d\u00e9sir de faire ce que l\u2019on aime le plus, transformer de fa\u00e7on qualitative l\u2019activit\u00e9 impos\u00e9e en activit\u00e9 libre, en action. Mais la condition d\u2019activit\u00e9 libre n\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e une fois pour toutes. Elle ne peut jamais \u00eatre li\u00e9e \u00e0 une situation externe, comme l\u2019annonce d\u2019un grand h\u00e9ritage ou les b\u00e9n\u00e9fices d\u2019un hold-up. Ces faits peuvent \u00eatre l\u2019occasion, l\u2019accident plus ou moins recherch\u00e9, plus ou moins voulu, qui peuvent aider ou perfectionner un projet en cours, et non pas la condition d\u00e9terminante pour son ach\u00e8vement.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Au cas o\u00f9 ce projet cr\u00e9atif serait incomplet, non satisfaisant en tant que choix de vie, aucune somme d\u2019argent ne pourra jamais nous lib\u00e9rer de la n\u00e9cessit\u00e9 de travailler, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00eatre forc\u00e9s d\u2019agir, pouss\u00e9s par un nouveau besoin qui n\u2019est pas celui de la mis\u00e8re mais celui de l\u2019ennui ou de la condition sociale acquise ou du d\u00e9sir d\u2019avoir des parts de richesse de plus en plus grandes ou toute la s\u00e9rie de symboles de la condition sociale adapt\u00e9e \u00e0 la nouvelle richesse acquise.<\/p>\n<p class=\"text-justify\">Nous pouvons sortir de ce dilemme par l\u2019approfondissaient de notre propre projet cr\u00e9atif ou, en d\u2019autres termes, par la r\u00e9flexion sur ce que nous voulons faire de notre vie et des moyens qu\u2019on acquiert en ne travaillant pas. Si l\u2019on veut d\u00e9truire le travail, il faut construire des parcours d\u2019exp\u00e9rimentation collectifs et individuels qui ne tiennent compte du travail que pour l\u2019exclure de l\u2019ensemble des possibilit\u00e9s r\u00e9elles.<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"text-justify\">Il y a une sauvagerie toute indienne, particuli\u00e8re au sang des Peaux-Rouges, dans la fa\u00e7on dont les Am\u00e9ricains aspirent \u00e0 l\u2019or\u00a0; et leur h\u00e2te au travail qui va jusqu\u2019\u00e0 l\u2019essoufflement &#8211; le v\u00e9ritable vice du nouveau monde &#8211; commence d\u00e9j\u00e0, par contagion, \u00e0 barbariser la vieille Europe et \u00e0 propager chez elle un manque d\u2019esprit tout \u00e0 fait singulier.<a id=\"fn_back1\" class=\"footnote\" href=\"https:\/\/fr.theanarchistlibrary.org\/library\/alfredo-m-bonanno-detruisons-le-travail#fn1\">[1]<\/a> On a maintenant honte du repos\u00a0; la longue m\u00e9ditation occasionne d\u00e9j\u00e0 presque des remords. On r\u00e9fl\u00e9chit montre en main, comme on d\u00e9jeune, les yeux fix\u00e9s sur le courrier de la Bourse, &#8211; on vit comme quelqu\u2019un qui craindrait sans cesse de \u00ab\u00a0laisser \u00e9chapper \u00bbquelque chose. \u00ab\u00a0Plut\u00f4t faire n\u2019importe quoi que de ne rien faire\u00a0\u00bb &#8211; ce principe aussi est une corde propre \u00e0 \u00e9trangler tout go\u00fbt sup\u00e9rieur. Et de m\u00eame que toutes les formes disparaissent \u00e0 vue d\u2019\u0153il dans cette h\u00e2te des travailleurs, de m\u00eame p\u00e9rissent aussi le sentiment de la forme, l\u2019oreille et l\u2019\u0153il pour la m\u00e9lodie du mouvement. La preuve en est dans la <em>lourde et grossi\u00e8re pr\u00e9cision<\/em> exig\u00e9e maintenant partout, chaque fois que l\u2019homme veut \u00eatre loyal vis-\u00e0-vis de l\u2019homme, dans ses rapports avec ses amis, les femmes, les parents, les enfants, les ma\u00eetres, les \u00e9l\u00e8ves, les guides et les princes, &#8211; on n\u2019a plus ni le temps, ni la force des c\u00e9r\u00e9monies, pour la courtoisie avec des d\u00e9tours, pour tout esprit de conversation, et, en g\u00e9n\u00e9ral, pour tout <em>otium<\/em>. Car la vie \u00e0 la chasse du grain force sans cesse l\u2019esprit \u00e0 se tendre jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement, dans une constante dissimulation, avec le souci de duper ou de pr\u00e9venir\u00a0: la v\u00e9ritable vertu consiste maintenant \u00e0 faire quelque chose en moins de temps qu\u2019un autre. Il n\u2019y a, par cons\u00e9quent, que de rares heures de probit\u00e9 <em>permise<\/em>\u00a0: mais pendant ces heures on est fatigu\u00e9 et l\u2019on aspire non seulement \u00e0 \u00ab\u00a0se laisser aller \u00bb, mais encore \u00e0 <em>s\u2019\u00e9tendre<\/em> lourdement de long en large. C\u2019est conform\u00e9ment \u00e0 ce penchant que l\u2019on fait maintenant sa correspondance\u00a0; le style et l\u2019esprit des <em>lettres<\/em> seront toujours le v\u00e9ritable \u00ab\u00a0signe du temps \u00bb. Si la soci\u00e9t\u00e9 et les arts procurent encore du plaisir, c\u2019est un plaisir tel que se le pr\u00e9parent des esclaves fatigu\u00e9s par le travail. Honte \u00e0 ce contentement dans la \u00ab\u00a0joie\u00a0\u00bb chez les gens cultiv\u00e9s et incultes\u00a0! Honte \u00e0 cette suspicion grandissante de toute joie\u00a0! Le <em>travail<\/em> a de plus en plus la bonne conscience de son c\u00f4t\u00e9\u00a0: le penchant \u00e0 la joie s\u2019appelle d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0le besoin de se r\u00e9tablir \u00bb, et commence \u00e0 avoir honte de soi-m\u00eame. \u00ab\u00a0On doit cela \u00e0 sa sant\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; c\u2019est ainsi que l\u2019on parle, lorsque l\u2019on est surpris pendant une partie de campagne. Oui, on en viendra bient\u00f4t \u00e0 ne plus c\u00e9der \u00e0 un penchant vers la <em>vie contemplative<\/em> (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 se promener, accompagn\u00e9 de pens\u00e9es et d\u2019amis) sans m\u00e9pris de soi et mauvaise conscience. &#8211; Eh bien\u00a0! autrefois, c\u2019\u00e9tait le contraire\u00a0: le travail portait avec lui la mauvaise conscience. Un homme de bonne origine <em>cachait<\/em> son travail quand la mis\u00e8re le for\u00e7ait \u00e0 travailler. L\u2019esclave travaillait accabl\u00e9 sous le poids du sentiment de faire quelque chose de m\u00e9prisable\u00a0: &#8211; \u00ab\u00a0le faire\u00a0\u00bb lui-m\u00eame \u00e9tait quelque chose de m\u00e9prisable. \u00ab\u00a0Seul au loisir (<em>otium<\/em>) et \u00e0 la guerre (<em>bellum<\/em>) il y a noblesse et honneur\u00a0\u00bb\u00a0: c\u2019est ainsi que parlait la voix du pr\u00e9jug\u00e9 antique\u00a0!<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p class=\"text-justify\">\u2014 F. Nietzsche, <em>Le gai savoir<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"text-justify\">Alfredo Bonanno.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"fnline\"><a id=\"fn1\" class=\"footnotebody\" href=\"https:\/\/fr.theanarchistlibrary.org\/library\/alfredo-m-bonanno-detruisons-le-travail#fn_back1\">[1]<\/a> Note de Zanzara ath\u00e9e\u00a0: Nietzsche avait des r\u00e9flexions souvent tr\u00e8s enrichissantes, d\u2019une puissance ravageuse, mais il savait aussi faire preuve de pr\u00e9jug\u00e9s discriminatoires qui aujourd\u2019hui nous paraissent \u00e0 juste titre ultra-r\u00e9actionnaires&#8230; En voici un exemple repr\u00e9sentatif (un racisme d\u2019autant plus outrancier ici qu\u2019il est en complet d\u00e9calage avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019on se fait g\u00e9n\u00e9ralement des Indiens d\u2019Am\u00e9rique). Quant \u00e0 la \u00ab\u00a0vieille Europe \u00bb&#8230; qu\u2019elle cr\u00e8ve\u00a0!<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Zine : print via infokiosques Dans la glorification du \u00ab\u00a0travail \u00bb, dans les infatigables discours sur la \u00ab\u00a0b\u00e9n\u00e9diction du travail \u00bb, je vois la m\u00eame arri\u00e8re-pens\u00e9e que dans les louanges des actes impersonnels et conformes \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant tr\u00e8s bien compte, \u00e0 l\u2019aspect &#8230; <a title=\"D\u00e9truisons le travail &#8211; Alfredo Bonanno\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/?p=235\">Read more<span class=\"screen-reader-text\">D\u00e9truisons le travail &#8211; Alfredo Bonanno<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":17488,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[70,71,68],"class_list":["post-235","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-zines","tag-anarchisme-insurrectionnalisme","tag-anti-travail","tag-bonanno"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/235","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/17488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=235"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/235\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":242,"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/235\/revisions\/242"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=235"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=235"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/intimitescriminelles.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=235"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}